_11. Si seulement t'étais là.
Papa,
Je t'écris à coeur fendu, sans brouillon, sans préméditation.
J'aurais aimé écrire la lettre parfaite, prête à être publiée, mais la perfection est sauvage et prend la fuite chaque fois que je tente de l'approcher, alors je vais faire de mon mieux. Même si ce n'est pas suffisant.
Comment ne pas s'inscrire d'emblée dans les regrets, te parler d'espoir alors qu'il t'a abandonné il y a longtemps déjà ? Et puis par où commencer ? Face à l'absence, tout perd tellement facilement son sens. Les lettres qui ne seront jamais lues par leur destinataire ont la capacité cruelle de déshabiller leur auteur jusqu'à la dernière couche de protection et je ne suis pas prête à ça. Les sentiments dans leur plus simple appareil, dans la simplicité de mes mots, la nudité de mes pensées... Je ne m'en sens pas capable.
Plus jeune, je t'en voulais beaucoup. Je prenais le départ de la course avec une sérieuse pénalité. Une étiquette m'était collée sur le front, en permanence. La pitié m'a longtemps suivie comme un chasseur traque un chevreuil. Grandir sans les mêmes repères que les autres n'est pas aisé, mais je crois que ça se fait, même s'il manquera toujours quelque chose. J'aurais aimé être moins vulnérable. En vieillissant je vois avec quelle facilité la vie peut peindre les gens de noir, même les plus courageux ou joyeux d'entre eux. Elle s'acharne, prend le temps qu'il lui faut mais parvient toujours à ses fins. Elle s'engouffre dans la brèche. Inutile de préciser que la mienne c'est toi, qu'elle a été la porte d'entrée à beaucoup de vents dévastateurs qui ont mis encore plus de bordel qu'il y en avait déjà, dans mon esprit, mon coeur et mes projets.
Je ne t'en veux plus, c'est à la vie que j'en veux, à sa façon de mettre en scène les circonstances. On n'a jamais vu de scénariste plus râtée qu'elle.
Manquer d'un père n'est pas un crime, c'est une douleur qui se porte plus ou moins facilement, tous les jours. Je vis vraiment dans un autre monde, je m'accroche tous les jours, avec plus ou moins de vigueur, et je ne sais pas si j'arriverais un jour à briser le silence qui m'entoure.
La vie sans toi c'est la présence d'un être odieux dans ma vie sans qu'on ne me demande mon avis, ce sont des petites victoires et de grosses déceptions qui gardent le silence, une fierté qui ne se voit pas, des désaccords manqués, des rendez-vous râtés, des passions qui ne se partagent pas, une place vide à chaque fête de famille, une raison de plus de pleurer, des "et si..." par millier, la haine de Noël, un manque que j'ai rangé dans les sujets à ne pas aborder, des limites à ne pas franchir en moins, des vacances complices inexistantes, des dimanches soirs à faire mes valises évités, un mot qu'on a pas l'occasion de prononcer, un « Joyeux anniversaire » qui ne trouvera jamais d'échos...

Il aurait dû être mon héros, le plus fort, le plus gentil, le plus beau. Il aurait dû être mon guide, celui qui tient la main quand on s'approche du vide. Un refuge, un exemple, un repère.
Bref juste un père.